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Don Winslow: «Les narcotrafiquants sont des terroristes au même titre que l’EI


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désolé je ne sais faire plus simple,c'est un article de médiapart d'auj (site payant)

Don Winslow: «Les narcotrafiquants sont des terroristes au même titre que l’EI»

11 novembre 2018 Par Jean-Pierre Perrin

Don Winslow est considéré comme le plus grand des écrivains américains travaillant sur la drogue et les narcotrafiquants. De passage à Paris, l’auteur de La Griffe du chien et de Cartel décrypte le fonctionnement des cartels les plus dangereux et dénonce l’incurie des politiques.
 

 

 

 

 

Les plus grands auteurs de romans policiers américains le saluent comme le plus grand des écrivains travaillant sur la drogue et les narcotrafiquants. De La Griffe du chien (Fayard, 2007), James Ellroy a écrit qu’il est « une vision grandiose de l’enfer et de toutes les folies qui le bordent ».

La force de Don Winslow, âgé de 64 ans, auteur de 17 livres traduits dans une vingtaine de langues, et qui vit à San Diego (Californie), c’est qu’il colle à la réalité et décrit tout. Que ce soit la situation à Juarez, au Mexique, où quelque 800 gangs gèrent le trafic de la drogue pour les principaux gangs de la ville, dont Los Aztecas, Los Mexicles ou Los Aristos, ou la disparition d’un millier de femmes de cette localité, dont seulement 400 corps ont été retrouvés. Même les assassinats d’enfants, les tortures les plus effroyables sont racontés dans le détail. Il a aussi mis en lumière les relations existant entre les trafiquants et les agences de sécurité américaines au nom de la lutte contre le communisme.

Don Winslow. © DRDon Winslow. © DR

 

Dans La Griffe du chien ou Cartel (Seuil, 2016), on reconnaît sans difficulté El Chapo, le fondateur du cartel de Sinaloa, dont le procédé vient de s’ouvrir à New-York.

Hasard du calendrier, Don Winslow est à Paris pour présenter son nouveau livre sur la police de New York, Corruption (Harper Collins, 2018). Dans un entretien à Mediapart, il évoque les raisons de la chute du parrain de la drogue et le nouveau cartel qui a supplanté celui de Sinaloa. Lui qui a consacré des pages et des pages à décrire les massacres et les atrocités les plus effroyables est visiblement touché par la toute récente fusillade survenue dans un bar de Thousand Oakland, en Californie, qui a fait 12 morts.

Vous avez beaucoup sur écrit sur Joaquìm Guzmàn, alias El Chapo, dont le procès a commencé cette semaine à New York. Pourtant, vous êtes en voyage à France. Les audiences de celui qui est considéré comme le plus grand et le plus dangereux des narcotrafiquants, avec une armée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes et une fortune estimée à un milliard de dollars, ne vous intéressent-elles pas?

Don Winslow : Non, je m’en moque. Pour plusieurs raisons. La première, c’est que Joaquìm Guzmàn a perdu beaucoup de sa puissance, et son cartel aussi. C’est pourquoi il comparaît aujourd’hui devant la justice. Cela s’explique par le fait qu’il a commis d’énormes erreurs, dans ses affaires et dans sa vie personnelle. À cause de ces erreurs, il s’est mis à dos ses partenaires.

Il faut comprendre comment marche le cartel de Sinaloa. Il n’a pas une structure pyramidale comme on pourrait le croire. Son organisation fait penser à un gâteau de mariage, composé de plusieurs couches, ou de plusieurs étages si vous préférez, avec, à son sommet, trois chefs. Or, l’importance d’un cartel ne se mesure pas en fonction de la quantité de drogue qu’il peut trafiquer mais en termes politiques et économiques.

 

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C’est ce qui est arrivé au cartel de Sinaloa : il a perdu son importance politique et économique. Il faut comprendre aussi que les patrons d’un cartel ne survivent que tant que les autres membres du cartel s’en mettent plein les poches. Ce qui est important, ce n’est pas tant ce que les chefs gagnent mais ce que les autres, ceux qui sont en dessous d’eux, les lieutenants, ramassent. Quand on arrive à un point où un chef coûte de l’argent au lieu d’en rapporter, cela commence à poser un problème.

 

C’est pourquoi Guzmàn est actuellement dans une prison américaine. Il s’agissait pour lui avant tout de sauver sa peau. S’il avait été dans une prison mexicaine, on l’aurait déjà tué.

Son arrestation a-t-elle changé quelque chose au trafic de drogue ?

Elle n’a pas eu d’effet sur le narcotrafic en général. Ses remplaçants étaient déjà en place au moment de son arrestation. Et puis, une autre organisation avait émergé, le Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), basé dans la province mexicaine de Guadalajara. C’est lui, à présent, le cartel dominant.

Comment le CJNG a-t-il pu s’imposer ?

Son chef, Nemesio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, était le chef des gardes du corps d’un partenaire de Joaquìm Guzmàn qui, pour lui témoigner de sa gratitude, l’a laissé constituer sa propre organisation, appelée Jalisco. La condition, c’était que Jalisco reste alliée au cartel de Sinaloa.

Or, ce partenaire a été tué et El Chapo a été emprisonné, ce qui a incité El Mencho à remettre en cause la place de Sinaloa dans le trafic de drogue et à lancer un défi à ses nouveaux dirigeants. Ceux-ci, qui sont les fils de Joaquìm Guzmàn, ont répliqué en déclarant la guerre au CJNG, ainsi qu’à d’autres anciens lieutenants du Chapo à l’intérieur du cartel. Avant, il y avait une grande organisation. Elle a été remplacée par plusieurs autres, avec pour conséquence davantage de chaos et de violence.

Vous avez défrayé la chronique en attaquant durement l’acteur Sean Penn pour son interview d’El Chapo dans la revue Rolling Stones en estimant qu’il a donné une image fausse de celui-ci. Que lui reprochez-vous exactement ?

Je n’ai rien contre Sean Penn, qui est un extraordinaire acteur. Mais son interview de Guzmàn, c’est autre chose. C’était du mauvais boulot. Il a commis une violation des règles journalistiques. C’est d’ailleurs la faute de Rolling Stones plutôt que la sienne. Il a d’abord soumis ses questions à Guzmàn, ainsi que l’interview une fois finalisée. Il ne lui a posé que des questions faciles et pour les plus difficiles, il ne disposait pas des connaissances nécessaires pour les poser.

 

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Guzmàn a pu dire que ses enfants l’aimaient : j’aurais préféré que Sean Penn l’interroge sur tous les enfants qu’il a fait tuer. Je connais plus d’un journaliste mexicain qui aurait fait un excellent travail à sa place. Sean Penn m’a répondu dans une interview au Guardian en me traitant de « moron » [crétin – ndlr]. Pourtant, je ne lui souhaite que du bien. Je l’ai même plutôt défendu quand il a écrit un roman qui a été vivement critiqué dans les journaux.

 

En lisant vos romans, on est surpris par la densité de vos informations sur le monde des narcotrafiquants. Comment avez-vous fait pour avoir une connaissance aussi approfondie de ces milieux ?

Ayant une formation d’historien, un métier que j’ai exercé pendant 20 ans, je crois fermement à la chronologie. Avant d’écrire, c’était important d’avoir une connaissance solide, une assise historique. J’ai donc fait des recherches sur ces trafics pendant deux ans, deux ans et demi. Je me suis d’abord lancé dans l’étude des Mayas, puis de la conquête espagnole. Après, je me suis lancé dans l’étude des journaux, des dossiers d’instruction dans les procès, des rapports de police, de la DEA [Drug Enforcement Authority – ndlr], de la CIA… Quand j’ai eu le sentiment d’en savoir suffisamment, j’ai commencé à chercher à parler avec divers témoins ou acteurs.

N’est-ce pas risqué d’écrire sur les narcotrafiquants ?

Si, mais je ne suis pas trop stupide. J’ai donc commencé par interroger des gens emprisonnés, des flics, des familles de gangs, dont les gamins étaient morts… Certaines m’ont envoyé balader. Il y a pas mal de monde qui a refusé de me parler. Aussi, j’employais parfois des techniques que vous, journaliste, je suis sûr que vous utilisez, comme celle qui consiste à leur dire : « Je vais l’écrire ce livre de toute façon. Après, ne venez pas vous plaindre si vous y trouvez des erreurs. Car je suis devant vous et à votre écoute… »

Est-ce que la fiction, les livres et plus encore le cinéma ont influencé les narcotrafiquants qui, ainsi, s’imitent eux-mêmes ?

Les généralisations sont dangereuses. Parfois oui, parfois non. Disons que c’est en partie générationnel. Pour les plus âgés, ce n’est pas le cas : ils se voient comme des hommes d’affaires. Pour les jeunes générations, c’est davantage le cas. Ils sont tout à fait conscients que leur personnage passe par l’édification d’une légende. Cela leur plaît et ils agissent de façon très calculée.

On le voit avec les « narcocorridos » [littéralement, la « ballade de la drogue », un sous-genre du norteño-corrido, une musique traditionnelle du nord du Mexique, à la gloire des narcotrafiquants, et dont les interprètes se font parfois descendre pour ne pas avoir pas chanté leurs louanges – ndlr]. Je me souviens que, pendant que j’écrivais Cartel, ils montraient les meurtres de ces musiciens sur la Toile.

Vous avez été le premier à établir des comparaisons entre les actions des narcos et ceux des djihadistes de l’État islamique, notamment les vidéos de propagande montrant des atrocités…

Les narcos ont commencé à diffuser ces vidéos avant que l’État islamique ne le fasse à son tour. Cela a débuté en 2005 avec un parrain du cartel de Sinaloa en guerre contre les Zetas [le cartel de los Zetas, un des plus dangereux du Mexique – ndlr]. Il avait kidnappé quatre Zetas pour les interroger, recueillir leurs aveux et les tuer. Sitôt les images de ces assassinats diffusées, c’est devenu viral. Après, il y a eu des décapitations, également filmées en vidéo.

Les narcos sont des groupes terroristes au même titre que l’État islamique. Leurs vidéos ont le même objectif : recruter et intimider. Ils sont les deux faces de la même médaille. Et ils se livrent aux mêmes activités : les enlèvements, les assassinats, les trafics en tout genre, sans oublier celui des êtres humains.

L’ironie, c’est que la lutte antiterroriste a été déplacée pour combattre le trafic de drogue. Si l’on regarde les unités spéciales antidrogue aux États-Unis, mais aussi au Mexique, au Guatemala, au Nicaragua, on voit qu’elles ressemblent comme deux gouttes d’eau aux unités antiterroristes.

Pourquoi la lutte antidrogue ne marche-t-elle pas ?

Parce qu’un nombre critique de nos dirigeants ont peur de mener à bien la guerre contre la drogue. Et puis, la guerre contre la drogue est une affaire de gros sous. Il faut payer les tribunaux, les flics, les locaux, le matériel… Cela coûte environ 90 milliards de dollars par an. Depuis Richard Nixon, la note s’élève à un trilliard de dollars ! C’est devenu une industrie au sens propre. Les États-Unis dépensent plus d’argent dans la guerre contre la drogue que le trafic de drogue lui-même.

Que voulez-vous dire ?

Soixante milliards de dollars transitent chaque année des États-Unis au Mexique pour acheter des stupéfiants. D’un point de vue financier, si le gouvernement américain achetait cette drogue directement aux cartels, il économiserait 30 milliards de dollars – je ne dis pas que c’est ce qu’il doit faire mais c’est pour vous montrer combien la situation est devenue absurde.

Peut-on dire que vous êtes un écrivain politique ?

Non, pas du tout.

Mais plus que les autres auteurs de romans policiers ou de thrillers, vous évoquez les troubles relations entre le monde politique, les services secrets et les narcos…

J’écris de gros pavés. Alors, j’essaye de couvrir toute la zone. Et on ne peut pas expliquer ce qui se passe chez les narcos sans parler politique. Mes lecteurs ne comprendraient pas que je leur explique ce monde de la drogue sans évoquer la politique. Cela dit, je suis seulement un « crime-writer ». J’essaye uniquement de raconter des histoires.

Art Keller, votre héros récurrent, qui est au service de la DEA, est-il inspiré d’un personnage ayant existé ?

Au gré des livres que j’ai consacrés au narcotrafiquants, il y a des personnages inspirés de la réalité, et ceux qui connaissent un peu le monde de la drogue les reconnaîtront. Et il y en a d’autres que j’ai créés. Art Keller fait partie de ces derniers.

 

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Allez-vous encore écrire sur les cartels ?

 

Mon prochain livre, Border, qui paraîtra bientôt, sera le dernier de la trilogie après La Griffe du Chien et Cartel. J’ai consacré un tiers de ma vie à écrire sur les cartels, cela suffit.

On vous sent très affecté par la récente fusillade qui a eu lieu dans un bar de Thousand Oaks, en Californie, où vous habitez…

Je suis effectivement triste et en colère contre les lâches de notre gouvernement qui refusent de faire quelque chose pour empêcher ces tueries de masse. C’est devenu un cliché de dire que « nos pensées et nos prières accompagnent nos chères victimes » et je me refuse à prononcer une telle phrase, même si c’est vrai. Il nous faut tellement plus que des pensées et des prières. Il faut agir.

En rentrant en Amérique, j’appellerai le bureau du député de mon district, un républicain du nom de Duncan Hunter, par ailleurs inculpé pour corruption, qui est contre toute limitation des armes et vient d’être réélu. Et je lui dirai : je ferai un don à celui qui se présentera au prochain scrutin contre vous s’il est favorable à la limitation des armes. C’est la seule chose que ces salauds comprennent.

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